ENTRETIEN

PAR GIORGOS EFTHIMIOU

(réalisateur de films & FONDATEUR DE PUGNANT FILM SERIES à ATHÈNES, GRèCE)

ANNée : 2020

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(Giorgos Efthimiou) En regardant Lettres de Suicide ou quelques uns de tes autres courts-métrages, comme Refugium, je dirais que ce sont des films difficiles à catégoriser. D'un côté, on a droit à des images très gores et d'un autre, on a droit à un discours agité et parfois poétique, ce qui donne un éclairage qui fait très réaliste. Ce sont des éléments intéressants car ils semblent mettre de côté l'obsession du cinéma à se soumettre à un genre spécifique. La plupart des réalisateurs « confirmés » dise qu'un film devrait se soumettre à au moins deux genres conventionnels. Quelle est ton opinion à ce sujet ?

 

(Rock Brenner) Personnellement, j'aime le mélange de genres et de tons. J'admire énormément un film comme The Wanderers de Philip Kaufman ; tu ne sais pas exactement ce que tu viens de regarder. Tu ne sais pas s'il s'agit d'une comédie, d'un drame, d'un film d'horreur, d'une romance, d'un Teen Movie ou d'autre chose. Le film agit en toi comme un cocktail ; soit ça passe, soit ça ne passe pas, mais ce qui est certain, c'est que tu as été surpris toutes les dix minutes parce que tu ne t'attendais pas à ce que le film prenne telle ou telle tournure. Il en est de même pour la vie. Presque tous les jours, nous passons du drame à la comédie et inversement, ou parfois de la romance à l'horreur comme dans Miracle Mile

Par exemple, j'étais avec un ami sur une terrasse de café à Paris deux ou trois jours après les attentats du 13 novembre. Nous buvions une bière et ça faisait plusieurs mois qu'on ne s'était pas vus. Et nous sommes vraiment deux grands gamins à chaque fois qu'on se retrouve : on ne peut pas s'empêcher de simuler des fellations tout en faisant des bruits dégueulasses comme deux puceaux trentenaires, immatures et clairement homo refoulés. On a vraiment un humour de merde. 

 

Après avoir fait une belle série de simulations de pipes, j'ai lancé à mon ami « T'imagines si des terroristes venaient nous tuer sur cette terrasse, genre là maintenant ? Notre dernière action aura été un "air blowjob". Aucun journaliste oserait le mentionner dans les infos ! » Évidemment, si je venais avec un film qui exposerait une telle séquence : deux branleurs qui font du air blowjob avant de se faire buter par des terroristes, je doute que les professionnels du cinéma fassent la queue pour me soutenir financièrement, mais je pourrais toujours le tourner en autoproduction à condition que je trouve deux courageux acteurs. 

C'est ça que j'aime avec le cinéma : on peut toucher une réalité encore plus absurde et juste que celle relayée dans les infos ou dans certains documentaires. Un mec que je connais avait dit une fois que la vie est un épisode de South Park et je trouve ça assez juste, maintenant. Quand j'ai fait Lettres de Suicide et Refugium, je prenais les choses encore trop au sérieux ; j'avais à peine dépassé mes 20 ans et j'en avais pas encore fini avec mon adolescence qui était très déprimée. Bizarrement, malgré les films en eux-mêmes, je crois que j'étais beaucoup plus conventionnel dans ma tête que maintenant. Lettres de Suicide et Refugium sont des courts-métrages dont je suis très content parce qu'ils semblent continuer à toucher certaines personnes. Mais ma vision des choses a un peu changé depuis et si je devais refaire ces films aujourd'hui, je ne les ferai peut-être plus de la même manière. A tort ou à raison, je ne sais pas. 

 

En ce qui concerne ce que disent les réalisateurs « confirmés », je m'en fiche un peu. J'aime tous les genres de films en tant que spectateur, j'aime me noyer dans la vision d'un réalisateur, que le film soit conventionnel ou non. En tant que réalisateur, j'ai conscience que mes facultés sont limitées : je ne pourrais jamais faire un film d'action, par exemple, tout simplement parce que le défi technique m'emmerde. J'aime les situations loufoques, les personnages, évoquer les émotions, jouer avec le rythme, le ton et même les défauts techniques du cinéma. J'aime beaucoup les accidents ; jouer avec ce qui n'était pas prévu avant de dire « action ». Je sais que mes films sont « condamnés » à être hybrides. Et si ça m'empêche d'être perçu comme un réalisateur « sérieux » aux yeux de certains professionnels ou semi-pros, je ne vais pas pleurer pour qu'ils m'accueillent dans leur famille. Qu'ils fassent leurs films, que je fasse les miens.

 

Dans Lettres de Suicide, les textes que tu utilises sont écrits par Harmony Korine. Comment ce choix est-il venu ?

 

Je suis fasciné par Harmony Korine depuis l'âge de 9 ans. A cet âge là, je voulais enregistrer sur VHS un film qui passait à la télévision : Lost in Space avec Gary Oldman, notamment parce que ma première passion quand j'étais gamin était l'astronomie, bien que j'ai toujours été un naze en sciences. Je m'étais couché avant la fin du film et la cassette continuait à enregistrer. Le lendemain, après les cours, j'avais hâte de découvrir la fin de Lost in Space et la cassette (qui faisait 2 heures) avait continué à enregistrer le programme suivant. Et c'était Gummo de Harmony Korine. En France, le film était interdit aux moins de 16 ans et quand j'avais découvert ça, le gamin de 9 ans que j'étais avait hâte de savoir pourquoi. La VHS n'avait pu enregistrer que les 15 premières minutes du film, mais à partir de là, le nom de Harmony Korine était resté gravé en moi, de même pour les images. Si je me souviens bien, la première réflexion que j'ai eu dans ma tête en découvrant les premières minutes de Gummo étaient « C'est un film, ça ? On peut faire un film comme ça ?! » J'ai enfin pu découvrir l'intégralité du film à l'âge de 15 ans grâce au téléchargement illégal (il n'existait ni en VHS ni en DVD en France). 

A ce moment là, je m'étais mis en tête que je ferai un film un jour. Je ne savais pas encore lequel, mais Gummo m'avait donné envie de m'exprimer via des images et du son. Et c'est aussi grâce aux films de Korine que j'ai découvert Werner Herzog qui est devenu mon cinéaste favori. Quelques années plus tard, j'ai découvert le livre de Korine, A crackup at the race riots ; un livre très étrange avec plein d'idées loufoques. Dans ce livre, il y avait notamment des fausses lettres de suicide qui m'avaient particulièrement touchées. Quand j'ai eu l'idée de faire mon premier court-métrage, ça me paraissait presque naturel d'y inclure quelque chose d'Harmony Korine, j'ai donc décidé de mettre ses textes en avant ; c'était un peu une façon de dire « merci ». 

Petite anecdote : je me souviens que j'avais contacté l'éditeur du livre, Al Dante, pour lui demander l'autorisation d'utiliser ces textes. Il m'avait renvoyé vers la fondation Agnès B. qui en avait racheté les droits et on m'avait mis en contact avec deux personnes à qui j'ai dû expliquer mon projet de court-métrage. C'était marrant parce que je ne savais pas du tout comment « vendre » un projet et j'avais peur de me faire passer pour un petit con d'amateur qui leur faisait perdre du temps. Au contraire, ils ont été très à l'écoute et ils m'ont proposé d'écrire un mail à Harmony Korine lui-même pour qu'ils le lui transmettent. J'ai donc envoyé ce mail et j'ai reçu un coup de fil d'une employée d'Agnès B. qui m'a dit qu'elle a été particulièrement touchée par ce que j'avais écrit et que je devais faire ce court-métrage quoi qu'il arrive. C'était très encourageant. On m'a ensuite informé qu'il ne fallait pas forcément que j'attende de retour de la part de Korine parce qu'il était en train de travailler sur Spring Breakers. Quelques années plus tard, j'ai constaté que mon court-métrage était inclus dans sa filmographie sur IMDb dans la catégorie « scénariste » ; il doit donc être au courant que mon film existe, et ça, ça me va.

 

Revenons sur la narration. En regardant quelques uns de tes films, il est intéressant de constater que tu balayes la narration conventionnelle et la problématique du début-milieu-fin. Tu utilises des chocs visuels, de longues voix off et l'irrationnel est intégré de façon structurée dans tes scènes. J'ai l'impression que tu n'autorises pas au spectateur de se reposer. Dis-nous comment tu aimes raconter une histoire ?

  

J'ai l'impression d'être dans un jeu de rôles, haha ! Tu mets en avant des choses auxquelles je n'avais pas réfléchi. Je ne sais pas vraiment comment j'aime raconter une histoire. Dès que j'ai une idée, je réfléchis tout simplement à la meilleure manière de la mettre en forme. 

Pour le long-métrage documenteur La Capitale du Bruit, par exemple, je savais qu'il ne fallait pas qu'on prétende être ce qu'on n'est pas : des professionnels du cinéma. On avait très peu de moyens et un matériel très limité ; il fallait que ce film assume et joue de son côté « amateur » sinon ça aurait sonné faux. Et je voulais aussi que le personnage principal, Robert, soit perçu comme un connard pendant la première moitié du film et qu'on s'y attache au fur et à mesure sans pour autant pardonner ses paroles et ses actes. L'idée était de démontrer qu'on a tous un peu de Robert en nous, qu'on le veuille ou non. Du coup, nous avons réfléchi à des situations qui pouvaient permettre ce basculement. Sinon, de manière générale, je ne sais vraiment pas comment j'aime raconter une histoire. Je commence à écrire et je regarde jusqu'où l'histoire m'emmène. Certains disent que c'est une mauvaise façon de créer un film, mais peu importe, c'est ainsi que je fonctionne pour le moment. 

 

Tu dis avoir l'impression que je n'autorise pas au spectateur de se reposer et ça me fait penser à ce que je disais tout à l'heure concernant les films d'actions : je serai incapable d'en réaliser un, mais dès que je veux faire un film, j'essaye de l'envisager avec un rythme de film d'action. Que le film soit comique comme La Capitale du Bruit ou plus ou moins dramatique comme Refugium, il fallait qu'il se passe quelque chose à chaque minute du film. Sans doute parce que j'ai peur de perdre le spectateur, qu'il s'endort devant mes films, mais aussi parce que j'aime le rythme des bons films d'action. Et ce type de rythme peut s'appliquer à n'importe quel genre de film, même à un film d'art et essai tourné en noir en blanc. Ce rythme te permet de te concentrer sur l'essentiel pour raconter ton histoire et de te débarrasser du superflu. Je ne sais pas si je le fais bien, mais c'est ce que je pense. Ne jamais sous-estimer un vieux Steven Seagal ou un film de John McTiernan ; c'est une bonne école.

Le fait de passer du court au long-métrage affecte-t-il la narration ? En faisant La Capitale du Bruit, avais-tu les mêmes libertés ? As-tu confronté le spectateur à quelque chose de différent ?

La Capitale du Bruit devait être un court-métrage de cinq minutes à la base. Mais lorsqu'on s'est rendu compte que l'acteur principal, Stéphane Bernard, était exceptionnel, on s'est dit qu'il ne fallait pas le lâcher. Au bout de deux ans de tournage, on a terminé avec un film d'1h28. Ça affecte forcément la narration ; les enjeux sont différents et les personnages peuvent se permettre d'évoluer de façon très surprenante. Et tu essayes constamment de ne pas t'éloigner de la lumière au bout du tunnel. Sur un court-métrage, j'ai l'impression que tu peux te permettre plus facilement de dévier, de prendre des libertés dans la narration ou dans la forme parce qu'au final, ce n'est « qu'un » court-métrage. Encore plus quand tu fais un court-métrage autoproduit ; là, tu peux te dire que, de toute façon, tu vas crever un jour et brûler en enfer avec le reste de ta famille, donc autant prendre quelques risques ! Sur un long (financé ou autoproduit ; souvent quand c'est financé), je pense que tu fais quand même attention à ne pas trop te perdre, ce qui est peut-être parfois dommage. 

Prends par exemple le court-métrage The Big Shave de Martin Scorsese ; aucun de ses longs-métrages ne ressemblent à ça. Un court-métrage exige moins de temps de fabrication donc tu te poses toi-même moins de questions en tant qu'auteur et réalisateur. Tu te lances et, au pire, dans quelques mois c'est terminé et tu enchaînes avec un autre court-métrage. La durée moyenne de fabrication d'un long-métrage est de deux ans, voire plus ; t'as le temps de te poser toutes les questions du monde sur ton projet et, en plus, les gens qui s'y impliquent te posent des questions que tu ne te posais même pas. Je pense que non seulement ça affecte la narration, mais ça peut aussi affecter ta santé mentale. Sachant qu'un long-métrage est un long voyage, tu peux aussi te lasser du voyage pendant le trajet et sauter du train en marche parce que t'en as plein le cul. Un long-métrage exige beaucoup plus de patience et de concentration, en théorie. Il faut se battre davantage.

 

La Capitale du Bruit est très différent de mes courts-métrages, mais je ne pense pas qu'il soit moins libre. Il n'y avait aucun enjeu financier, donc au pire, on se serait juste dit qu'on a perdu deux ans de notre vie. La véritable différence entre La Capitale du Bruit et mes courts-métrages est qu'il est ouvertement potache, alors que mes courts sont soit plus sérieux, soit « what the fuck » ou les deux. Le but avec La Capitale du Bruit n'était pas de confronter le spectateur à quelque chose de différent de mes courts-métrages puisque je n'ai pas de « public » à proprement parlé. L'idée était plutôt de me confronter moi à quelque chose de différent. J'ai toujours voulu savoir si j'étais capable de réaliser un long-métrage potable et c'était l'occasion inattendue.

 

Quand as-tu commencé à faire des films ? Comment étais-tu durant cette période de ta vie ?

 

A l'âge de 21 ans, quand j'étais étudiant en fac de cinéma. Avec deux amis, on voulait réaliser un court-métrage inspiré d'un fait divers que j'avais lu dans les journaux : l'histoire d'un adolescent de 15 ans qui bute toute sa famille à coups de fusil après avoir entendu des voix. Nous étions partis pour réaliser un drame fantastique avec zéro budget et, surtout, du matériel de merde. L'un voulait réaliser un film fantastique conventionnel, moi je voulais réaliser un drame fantastique avec une ambiance à la Michael Haneke et l'autre s'en fichait un peu. Nous avions des visions très différentes du film, aucune expérience, et donc, le résultat était complètement impersonnel et très amateur. Après cette expérience, j'ai ressenti le besoin vital de faire quelque chose qui me corresponde sincèrement et j'ai fait Lettres de Suicide. Je n'avais pas particulièrement envie de me trancher les veines durant cette période, mais j'étais un peu en colère contre moi-même après cette première et laborieuse expérience de tournage, donc je voulais faire un film avec du vomi et du sang. J'ai toujours été quelqu'un d'assez timide, donc quand j'ai compris que je pouvais me défouler en faisant un petit film, j'en ai profité.  

Ce qui est marrant, c'est qu'à l'époque de Lettres de suicide et Refugium, j'avais encore de l'espoir concernant l'espèce humaine. Et depuis que j'ai compris que notre planète était parasitée par un imposant paquet de connards et que j'ai accepté l'idée que nous étions les prochains dinosaures – excepté qu'il y a bien plus de chances pour qu'on meure en s'entre-tuant qu'en recevant une comète sur la tronche –, je rigole beaucoup plus et j'écris des choses plus funs. Mais attention, je ne suis pas en train de dire qu'il faut baisser les bras et que Greta Thunberg devrait retourner à l'école, au contraire ; il faut prendre soin des uns des autres tant qu'on est là, profiter de la vie, apprendre des choses, bouffer et créer de l'art et s'éloigner le plus possible des trous du cul et des trolls (ce qui forme en général une seule et même personne). En bref, actuellement je pense que l'espèce humaine est sans avenir (difficile de prendre certaines choses au sérieux, du coup), mais peut-être que ça changera, qui sait ? Notre vision du monde est comme le cinéma : en constante évolution.

 

Est-ce qu'il y a des « grands » réalisateurs que tu considères surestimés ? Lesquels ?

 

Il y a quelques années, je t'aurais répondu « oui » sans hésiter, mais maintenant je ne saurais dire s'ils sont surestimés ou si c'est juste moi qui ne comprend pas certains réalisateurs. Je sais juste qu'il y a des réalisateurs qui me font chier comme Wes Anderson, par exemple. Devant chacun de ses films, j'ai eu l'impression de voir un bobo qui faisait des pubs de deux heures pour Louis Vuitton. J'y perçois un talent indéniable au niveau du cadrage, mais je ne comprends jamais ses scénarios ; tout me paraît toujours en surface, à l'image de l'interprétation de ses comédiens qui ont l'air de faire un concours d'imitation de carpe. Je ne comprends pas son univers et je n'ai plus envie d'essayer de le comprendre. J'évite ses films, maintenant. Comme ceux de Tim Burton et de Christopher Nolan. Je me suis longtemps interrogé sur Godard ; quand il fait Vivre sa Vie et Week-End, je le trouve sensible et fou, mais quand je suis face à À Bout de Souffle et Pierrot le Fou, je le trouve péteux et lassant. Et pourtant, quand il s'agit de lui, on me parle tout le temps de ces deux films là, précisément. Je me demande alors si ce sont les autres qui ont de la merde dans les yeux ou si c'est moi. La vérité doit être entre les deux.

 

Cinq créateurs que tu vénères ?

 

Ça va être difficile de faire une choix. Dans le cinéma, c'est Werner HerzogGregg ArakiAlan ClarkeJohn HughesBuster Keaton, Harmony Korine, Judd Apatow, Stanley Kubrick, George A. Romero, Todd Solondz, John Waters, Peter Watkins, Frederick Wiseman... Je suis aussi un grand fan de Kevin Smith même si sa filmographie est inégale. Qu'on aime ou pas ses films, ça reste quelqu'un de vraiment intéressant à écouter et lire (je conseille son livre Tough Shit) ; non seulement il est extrêmement drôle, mais il est aussi d'une humilité rare. J'apprécie aussi beaucoup le travail des frères Duplass. Dans la littérature c'est surtout BukowskiSalinger et Boris Vian. Je vénère aussi pas mal d'humoristes américains tels que Bill HicksGeorge CarlinBo BurnhamLouis C.K... En France, j'admire beaucoup Blanche Gardin et Eric Judor

 

Je vais aussi rajouter Robert Crumb et Terry Zwigoff. J'aime beaucoup l'adaptation de Ghost World par Terry Zwigoff depuis l'âge de 15 ans, je la trouve même meilleure que la bande dessinée d'origine... Et j'adore aussi son documentaire sur Crumb ; ce dernier étant, à mes yeux, l'un des plus grands artistes du XXème siècle. J'adore son univers, son humour, son cynisme et sa façon de dessiner les êtres humains. A chaque fois que je regarde le documentaire de Zwigoff, j'en sors avec une érection. Si je ne bande pas devant ce film, c'est que je suis mort. 

 

Selon toi, que manque-t-il à l'industrie (propriétaires de cinéma, distributeurs, festivals, réalisateurs, etc.) pour que le cinéma acquière une franchise qui attire spontanément le public comme le font d'autres arts, comme, disons, la musique?

 

Difficile à dire. De nouvelles expériences ? Les gens se déplacent pour ce qu'ils ne peuvent pas avoir chez eux. Les films, on peut les avoir au cinéma ou chez soi. Certes, être devant un grand écran n'est pas la même expérience que devant une télévision ou un écran d'ordinateur, mais de plus en plus de gens commencent à s'en foutre, même parmi les cinéphiles et j'en fais malheureusement parti : je vais de moins en moins au cinéma. Ma copine ne s'autoproclame pas cinéphile, mais elle va au cinéma bien plus souvent que moi, actuellement : au moins une fois par semaine. Pour ma part, au cours de ces six derniers mois, j'ai dû y aller quatre ou cinq fois. La raison principale est que je ne me tiens plus vraiment au courant de l'actualité cinématographique, sans doute parce qu'il y a très peu de films qui m'attirent depuis quelques années. La plupart des films qui m'ont vraiment surpris au cours des années 2010 ne sont pas sortis en France ou ont été distribués de façon très limitée. 

 

Depuis plusieurs mois, je me penche vers des films que je n'ai pas pu voir ou vers des films que j'ai envie de revoir. Par exemple, au cours de ces deux derniers mois, je me refais toute la filmographie de George A. Romero parce que j'en ressentais un certain besoin. Et je suis très content de l'avoir fait, de m'être rafraîchit la mémoire ; j'ai le sentiment d'avoir encore mieux compris ses films et sa manière de les fabriquer. Prochainement, j'aimerais replonger dans la filmographie de Peter Watkins et enfin découvrir l'intégralité des films de Dreyer. Malheureusement, les salles de cinéma ne m'offrent pas cette possibilité, et c'est normal, mais donc je reste chez moi pour regarder des DVD, des Blu-ray ou des fichiers piratés. A chacun ses priorités cinématographiques. 

Les concerts, les expositions, le théâtre ou autre exigent à ce que le public se déplace ; c'est du spectacle « vivant ». J'ai toujours un petit souci avec le terme « spectacle vivant » parce que ça sous-entend que le cinéma est un « spectacle mort » alors que, concrètement, il s'agit plutôt d'un spectacle immortalisé. Mais dans la tête de la plupart des gens, le cinéma peut attendre ; un spectacle vivant, même s'il est rejoué plusieurs fois, restera unique lors de sa représentation. Une performance peut être meilleure que la veille, un accident peut arriver, tu rencontres des gens, on peut te proposer de gober un ecsta... 

Au-delà de la musique, ce n'est pas pour rien que les gens sont si attirés par les concerts : c'est le lieu de toutes les surprises, de tous les accidents ; c'est comme un feuilleton sans scénariste. Une salle de cinéma, c'est un peu plus convenu. La projection d'un petit film inconnu comme La Capitale du Bruit, par exemple, attire surtout les curieux hardcore, les célibataires et les alcooliques ; parfois, les trois en un. C'est la même chose pour un concert, mais il y a plus de diversité ; tu y rajoutes les toxicomanes, les féministes, les étrangers qui ne parlent pas un mot de ta langue et, même parfois, des étudiants en commerce. Un concert c'est comme une boîte de chocolat : tu ne sais jamais sur quoi tu vas tomber, comme disait Forrest Gump. Alors qu'à la projection d'un film comme le nôtre, tu sais à peu près sur qui tu vas tomber, sauf surprise. Une fois, à une projection du film, j'ai été très surpris de voir des gens bien habillés, âgés de 50 ans ou plus, qui ne semblaient ni alcooliques, ni célibataires. A la fin, je me suis rendu compte que c'étaient des membres de la famille de ma copine. Et c'est moi qui était bourré. 

Comment attirer spontanément le public vers les salles de cinéma ? Leur offrir des expériences uniques, à l'image de ce qu'a fait John Waters avec Polyester au début des années 80 : il a distribué des cartes à gratter à l'entrée des salles pour que les spectateurs puissent sentir les odeurs du film. Et ça avait plutôt bien marché ; des gens de toute catégorie sociale se réunissaient pour sentir une odeur de pet. C'est magnifique. Évidemment, notre génération et celles qui suivent sont pourri-gâtées ; il leur faudra plus qu'une carte à gratter pour les attirer. 

En Suisse, le festival 2300 Plan 9 – Les Etranges Nuits du Cinéma avait projeté des VHS sur grand écran. C'était surprenant ! Le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg a de bonnes idées chaque année : ils ont organisé une projection de Jaws dans une piscine, une de The Exorcist dans une église, The Blair Witch Project dans les bois... Et ça attire un max de monde parce que le cadre est complètement inhabituel. Avec des amis, on s'est même dit qu'une projection de Speed dans un bus pourrait être drôle. Puis tu débarques les gens du bus, tu les invites sur un bateau de croisière et boom : Speed 2 ! Non, mieux : tu leur fais croire que ce sera Speed 2 et - surprise ! - tu mets Titanic pendant que le bateau coule vraiment. 

 

A n'importe quelle époque, le modèle du blockbuster artificiel ou du "film choc" européen - qui suivent une formule similaire - semble régner en maître. En tant que créateur, as-tu l'impression que ce paramètre te laisse un espace pour exister? Si oui, où ? 

Romero disait que beaucoup de cinéastes encouragent les jeunes réalisateurs à faire leurs propres films parce que le matériel audiovisuel est démocratisé. Tu peux effectivement filmer avec un téléphone de nos jours, bidouiller un son plus ou moins potable avec un enregistreur Zoom H4n qui coûte une centaine d'euros et monter ton film sur ton ordi. Mais on ne parle que très peu de la diffusion de ces films en dehors d'internet. Tu peux envoyer ton court-métrage aux festivals et t'auras peut-être la chance qu'il soit sélectionné de temps en temps (surtout s'il est très court), mais pour un long-métrage réalisé dans ces conditions, c'est un cauchemar. 

 

Romero poursuivait en disant qu'il avait l'impression que si un jeune cinéaste indépendant ne gagnait pas Sundance, il n'aurait que peu de chances de vivre de son art. Même les longs-métrages indépendants produits de façon traditionnels ont de plus en plus de mal à trouver leur place. Les cinémas, même d'art et essai, veulent une sécurité : il faut que le film qu'ils programment attire du monde. Et c'est normal, faut bien que les exploitants se payent et payent leurs employés, sans parler du reste. Pas mal de cinémas d'art et essai attendent donc impatiemment de programmer le nouveau Star Wars pour remplir les caisses. 

 

Et chez nous, en France (je ne sais pas exactement comment ça se passe ailleurs, comme en Grèce), on a besoin de gros films comme ça, qui ne cessent de cartonner au cinéma, pour financer les films indépendants. C'est cet argent qui va financer des projets plus modestes. Malheureusement, le film indé réalisé et joué par des inconnus dans des conditions obscurs ne garanti rien à l'exploitant, surtout s'il est invisible dans les médias et sur les réseaux sociaux. Nous sommes dans la culture du buzz et les exploitants le savent très bien. C'est ça le paradoxe : on peut produire plus ou moins facilement un premier long-métrage indépendant en France – c'est plus facile que dans d'autres pays, en tout cas –, mais si t'es pas programmé à Cannes, j'ai l'impression que c'est la galère pour le rendre visible aux yeux du public. 

La Capitale du Bruit, par exemple, avait plutôt bien marché dans ma ville, Strasbourg, parce que les médias étaient intéressés par le sujet et en avaient parlé. Sans ça, le film n'aurait jamais eu de sortie technique en salle et je pense même qu'il n'aurait pas eu de première projection dans des conditions aussi idéales : une salle de près de 300 places, sans frais pour nous, avec chaque siège occupé (et pas que par des amis, alléluia) à un bon horaire (20h). S'il n'y avait rien eu dans les médias ou sur les réseaux sociaux, je pense qu'on m'aurait proposé une toute petite salle (voire rien) et, par la suite, on n'aurait probablement pas pu exploiter le film pendant une semaine au cinéma. Ce n'est rien par rapport à d'autres films, c'est sûr, mais pour un film comme le nôtre, tourné totalement en guerilla avec un budget de 1500€, c'est pas si mal. 

Je pense qu'il existe toujours une place pour les films indépendants, même si elle est de plus en plus restreinte dans les salles de cinéma. J'ai du mal à imaginer l'évolution du cinéma indépendant, par contre. Un ami m'a dit une fois que les gens finiront par être lassés des blockbusters parce qu'ils sont de plus en plus débiles et que le public finira par en avoir marre d'être pris pour un con. Et qu'à partir de là, le cinéma indépendant connaîtra un nouvel âge d'or. Personnellement, je ne sais pas quoi en penser. Je me dis que le cinéma indépendant suivra son cours quoi qu'il arrive. Il est moins puissant financièrement que les blockbusters, mais il est plus fort par sa passion. Les gens qui font des films indépendants n'hésitent pas à suer pour pas un rond à partir du moment où ils croient suffisamment au projet. Ces films seront diffusés d'une façon ou d'une autre, même de façon alternative. Après, comment ses auteurs pourront vivre financièrement de leur travail ? En ce moment, j'essaye de comprendre comment je peux me payer moi et j'ai déjà du mal à y répondre, donc...

 

Quelle partie de la pré-production est la plus importante pour tes films ?

 

Sans hésitation : la recherche des bons acteurs. Ici, pas mal de films autoproduits misent sur la qualité technique parce que c'est toujours ce qui pêche dans ce genre de projet. Mais, souvent, les réalisateurs oublient de diriger leurs comédiens. Parfois, ils prennent le même comédien pour chacun de leur film parce que c'est plus facile ; tu peux constater que la dimension technique s'améliore de film en film, mais que la seule chose qui ne s'améliore pas est cet acteur. Et ça, ça m’énerve. 

 

Quand tu fais un film autoproduit, tu n'as pas toujours le temps de répéter avec tes acteurs parce que chacun fait selon son emploi du temps, mais lors du tournage, je tiens à ce que l'acteur s'approprie le texte ou, mieux, qu'il improvise. J'adore l'improvisation à partir du moment où ça va dans le sens de la séquence. Tous les dialogues sont improvisés dans La Capitale du Bruit et je tenais à ce que tous les acteurs parlent avec leurs propres mots et leurs propres défauts de langage. Je voulais qu'ils cherchent leurs mots et qu'ils soient spontanés. Si je leur avais donné un texte, sachant qu'ils étaient toutes et tous inexpérimentés ou semi-pros, ça aurait sonné faux, trop théâtral. J'aime diriger les acteurs sans les diriger, en quelque sorte. On peut reprocher ce qu'on veut à La Capitale du Bruit, mais je trouve que tous les acteurs sont excellents. Ce n'est pas nouveau : si les acteurs sont mauvais, mal dirigés, mal choisis, le film est mort-né, peu importe la qualité technique.

Après La Capitale du Bruit, pouvons-nous attendre un nouveau long-métrage ou tu as un projet sous un autre format en cours, comme un court-métrage ? Si oui, qu'est-ce que ce sera ?

 

Pour le moment, je voudrais m'investir davantage dans le projet LabFilms. Un copain de fac, Timothée Euvrard, a créé une plate-forme qui fonctionne plus ou moins comme Facebook mais pour l'audiovisuel. Supposons que tu réalises un film et que tu as besoin de compléter ton équipe, mais que tu ne sais pas où chercher : LabFilms peut t'aider et, en plus, on peut mettre ton film en avant sur la plate-forme (qui est active depuis octobre 2019). On voudrait organiser des événements, projeter des films autoproduits locaux... Le but de LabFilms est de créer un pont entre les amateurs et les professionnels de l'audiovisuel. 

 

A côté de ça, j'ai commencé à accompagner des projets de courts-métrages autoproduits. J'aide les réalisateurs sur l'écriture si nécessaire, je les aide à compléter leur équipe si besoin, trouver les lieux, les accessoires, etc, et une fois le film terminé, je les aide sur la diffusion en festivals. Sans promesse que leur film sera sélectionné, évidemment, mais le but est surtout de les booster pour qu'ils fassent leur film en un temps raisonnable. C'est parfois dur de se motiver tout seul quand tu fais de l'autoproduction, mais quand t'as quelqu'un qui te pousse, ça peut changer la donne. Et j'ai quelques amis dont j'aimerais voir les films. 

 

Sinon, j'ai fais une pause : j'ai vendu du fromage et du saucisson à des touristes pendant quelques mois pour me faire de l'argent et je compte faire des courts-métrages pour me refaire la main ; j'ai pas tourné depuis La Capitale du Bruit et j'ai quelques idées. Pour ce qui est d'un nouveau long-métrage, j'y réfléchis, mais je ne veux pas me mettre de pression. Après La Capitale du Bruit, avec Arnaud Delecrin, nous avions entamé l'écriture d'un nouveau long-métrage. Au bout d'un an et demi d'écriture, plusieurs choses ne me convenaient pas, on bloquait souvent, j'avais le sentiment que c'était impersonnel et qu'on voulait faire deux films différents, alors j'ai exigé à ce qu'on arrête parce qu'on tournait en rond. C'était une douloureuse décision. Alors je me concentre sur l'écriture de différents scénarios, courts et longs-métrages, en restant moi-même à 100% et en espérant que quelques uns de ces projets seront produits. Je suis aussi en train de développer un long-métrage collectif appelé Quarantaines avec des réalisateurs de différents pays en collaboration avec la plate-forme Outbuster. D'ailleurs, Jacob Reynolds, un des acteurs principaux de Gummo a accepté d'y participer. La groupie en moi en est très contente.